J. ou la Souffrance de l’athée

Goux Mathieu

2015

Texte sous licence Creative Commons (CC BY-NC-ND 4.0, lien).


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La ressemblance et les états de la matière

Je connais peu les sciences physiques, du moins, je n’en connais que les lois les plus connues. L’une d’elle, notamment, me vient ici à l’esprit : celle qui stipule qu’à chaque action correspond une réaction, que l’on dit proportionnelle à la première, que l’on dit de vecteur inverse ; et c’est grâce à cette loi que le monde est monde.
J’ai passé la plus longue partie de mon enfance, puis de mon adolescence et de ma vie de jeune adulte, à croire en certaines choses. À me croire garant de certaines valeurs, et représentant de certaines vérités. Je croyais cela. De même, j’ai passé un certain nombre d’années à me croire plus proche de ma mère que de mon père, les hasards de l’hérédité, des inclinations, des sensibilités m’ayant conduit dans un sens plutôt que dans l’autre, et c’était bien.

Je commence à sentir ces jours-ci, néanmoins, le son étrange, violent, lancinant, de la réaction et de la ressemblance. Savez-vous, ce sentiment étrange, alors que vous agissez, de vous voir agir et d’immédiatement rapprocher vos mouvements d’une autre personne malgré vous ? C’est une sensation très déplaisante. Il y a peut-être un peu là de cette façon du "membre fantôme", de ces amputés qui prétendent avoir encore des sensations là où rien ne bouge, ou encore de ce frisson léger qui nous parcourt toujours lorsque nous nous voyons pour la première fois sur un écran de télévision, ou une photographie. Cette sensation de ne pas être totalement soi tout en étant parfaitement maître de ses mouvements, de se savoir saoul et donc incertain mais, pourtant, de se croire toujours à l’initiative de tout.
Ces gens, qui ne deviennent jamais fous, qui sont toujours au cœur de leur tête, de leurs pensées, ces gens qui agissent toujours comme on attend qu’il le fasse, ces gens, encore, que l’on peut décrire sans problème, tant du point de vue moral que physique et vous pourriez aller vers celui-ci, ou celle-là, et l’on vous fera toujours la même description, et toujours vous saurez les reconnaître ;

Ces gens-là, oui, ces gens-là...
Existent-ils ? Et comment font-ils ? Où les trouve-t-on ? Partageraient-ils leur expérience, savent-ils seulement à quel point ils peuvent paraître extraordinaire pour d’autres yeux, à quel point ce qu’ils font, sans même s’en apercevoir souvent, m’est aussi incroyable que si je me mettais à faire pleuvoir, ou à voler, ou à disparaître. Lorsque nous ne connaissons qu’une forme, lorsque nous ne voyons qu’une même chose des années durant, une même odeur, une même saveur, la moindre nouveauté nous semble comme forgé par Dieu.

L’on raconte que lorsqu’on amena, pour la première fois, des pygmées qui toute leur vie ne connaissaient que la dense jungle aux portes d’un désert, tous leurs repères disparurent : au loin, alors qu’un chameau allait l’amble, ils tâchaient de l’enlever de leur doigt, croyant qu’il n’était qu’un moucheron les ennuyant. La perspective leur était inconnue, la profondeur ne faisait pas parte de leur système de pensée.
Cela semblera, je le présume, incroyable – au sens premier du mot – à nombre. C’est pourtant ce que je crois ressentir me concernant, et cela m’arrive à intervalles réguliers, sans que je ne le comprenne, sans que je ne m’en aperçoive. Je dirais, pour être plus exact, que je me connais trois états, à l’image de la matière (mais ne suis-je pas autant matière qu’esprit ? Et n’est-il point alors légitime que, mon corps étant gaz, solide, liquide, mon esprit n’emprunte les mêmes formes successivement ?). Mon état premier, « neutre » pourrais-je dire encore, serait l’état liquide. Je n’ai de forme que de contenant, je n’ai d’essence que de fluidité. Je suis à ma place partout, et je me fonds dans tout ; mais que l’on me touche, que l’on m’effleure ou que l’on me goûte, et je deviens piquant, suave, alcool ou suc selon.

Mon état second et positif, celui des grandes inspirations et des coups de génie, c’est la vapeur, c’est l’éther, c’est le gazeux. Du verre, me voilà monter et me pulvériser en autant de poussières de diamants. Je côtoie les sommets. J’aspire les nues. Je décolle haut et loin, je vais loin et long. J’ai de ces fulgurances géniales qui font trembler les statues des grands poètes, des mots d’esprit trop bons pour être de mon chef. Dans mes meilleurs moments, je parviens même à être intelligent. Ces instants sont rares, mais je les chéris : mes plus grandes victoires, du moins celles que je n’ai jamais arrachées au prix de mes plus grandes douleurs, viennent de cet état second, de ce furor opiacé et emporté qui ne troque jamais sa fougue pour de l’inutile et son inutile pour du rien.

Mon état troisième et négatif, celui des dépressions imbéciles et des ardoises du cœur, c’est la glace, c’est la pierre, c’est le rocher qui, nous dit ce proverbe d’ailleurs, tombe dans l’eau à la même vitesse. C’est la pesanteur qui non seulement me retient à terre, mais m’ensevelit dans des tombeaux noirs et froids où l’écho ne répond pas même à ma voix ou à mes cris. Ce n’est pas réellement la solitude qui me dérange, au contraire elle me serait plutôt salutaire. C’est le doute, c’est la honte, c’est l’humiliation. C’est l’envie de partir et rester pourtant, c’est l’envie de mourir et vivre toujours. C’est le bruit strident qui me perce les oreilles mais auquel je ne peux m’habituer car il change perpétuellement. C’est la lumière, bien trop vive, que l’on ne peut supporter même en fermant les yeux et qui ne laisse aucune ombre, car elle est à la fois au zénith et au nadir. C’est ce monde étrange et parallèle, où je ne suis pas ce que je suis sans être un autre pourtant. C’est ce monde dont il est difficile de s’échapper, car le centre m’attire et m’attire davantage avec le temps. On y tombe facilement, une inconstance, un regard perdu, un mot faible. Y ressortir, s’en extirper est plus difficile, c’est comme de la mélasse qui se saisit de tous vos bras, de toutes vos jambes, de votre ventre, et plus vous débattez-vous, plus encore cela vous englue.
Chaque chute manque d’être la dernière et de vous faire oublier, de me faire oublier, qu’il existe autre chose.
C’est parce que j’ai peur de ne pas me souvenir, c’est parce que j’ai peur de ne pas revenir, que j’écris ce journal. Qui sait ? Peut-être, en relisant ue entrée ancienne, me rendrais-je compte de celui que je fus, et qui ne sera sans doute jamais plus.

Mai